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Au cœur de la culture kurde.

Dernière mise à jour : 23 juin 2023





Seyda Goyan, 58 ans, nous ouvre la porte de la maison qu’il a hérité de son père, à Uludere : “Entrez, c’est ouvert à tous, ici, tout le monde peut venir pour découvrir la culture Kurde.” Située dans la province de Şirnak dans le sud-est de la Turquie, cette ville Kurde dont 95% de la population fait partie de la tribu Kurde des Gôyi, abrite un musée privé hors du commun, fruit du travail patient et continu de Monsieur Goyan.

Ancien photographe professionnel et fonctionnaire à la retraite, il s’évertue depuis maintenant trente ans à rassembler des pièces de toutes sortes qui ont toutes en commun de porter une part de la culture kurde. “ Pendant mes vacances ou lors de mes reportages, je rencontrais beaucoup de personnes qui vivaient la culture Kurde et c’est à leur contact que j’ai eu l’idée de rassembler ces objets, ces vêtements, mais plus généralement toutes ces traditions sous forme de texte ou de photos et de vidéos afin que toute cela ne sombre pas dans l’oubli”.


En nous parlant, il nous précède dans des pièces remplies d’objets de toutes sortes qui constituent le premier musée ethnographique privé sur la culture Kurde en Turquie. “J’ai commencé avec de simples objets appartenant à mon père, dans cette maison même”. Mais parfois, il a eu à affronter des situations plus difficiles pour récupérer certaines pièces, en se déplaçant très loin pour les trouver dans des granges ou même dans des décharges !

Aujourd’hui, forte d’environ un million de pièces, cette collection unique a permis de sauver bon nombre de ces traditions de la vie culturelle Kurde qui, sans Seydan Goyan, seraient tombées dans l’oubli. “Ce qui est très important, parfois même plus que les objets eux-mêmes, c’est aussi de rencontrer des gens qui connaissent des coutumes ou des pratiques qu’il nous faut garder en mémoire. J’ai fait parfois beaucoup de kilomètres pour entendre un simple récit et faire en sorte qu’il ne soit pas perdu On pourrait dire que je suis un collectionneur de mots”. Il est également des pratiques particulièrement originales dont il garde trace : il s’agit des jeux des enfants ou même des adultes. “Quand on joue, enfant ou adulte, on donne des noms particuliers, on a comme des codes, des règles qui sont bien particulières, chaque jeu a ses caractéristiques. Par exemple, il peut être associé à une chanson ou à un récit particulier. Je rassemble alors des photos ou des vidéos pour faire en sorte que ces traditions immatérielles perdurent dans le temps”.



Si au début beaucoup le prenaient pour un fou, se moquaient de lui, ne comprenaient pas pourquoi il faisait cela ou au contraire, s’en méfiaient et ne souhaitaient pas lui remettre des objets, aujourd’hui, son musée connaît une telle renommée qu’il accueille des équipes de télévision venues du monde entier. Auteur prolifique, il a également fait paraître six ouvrages sur la culture Kurde. Et quand on lui demande si, dans le contexte turc actuel, il y a une portée politique à son engagement, il s’en défend avec véhémence: “je ne suis pas un terroriste, la politique ne m'intéresse pas, je ne veux d’ailleurs pas qu’elle entre dans le musée”. Il y a quelques années, il a eu malgré tout à faire face à une enquête diligentée par le gouvernement de la province et a reçu la visite de la police et de soldats. “Je les ai invités à visiter mon musée, ils ont été très surpris, ils ont vu mes livres et il n’y a eu aucune suite. Ils ont compris que seule la préservation de la culture Kurde m’intéressait, qu’il n’y avait aucune dimension politique dans tout ça”.


Car c’est là la grande force de Seyda Goyan : la confiance. Il a su s’ouvrir aux autres, sans a priori, sans arrière-pensée politique, sans provocation d’aucune sorte. “N’importe qui peut venir à partir du moment où il n’y a aucune forme de provocation envers quiconque.” Et pour certains visiteurs, la découverte du musée de Seydan Goyan peut aller jusqu’à générer une émotion d’une rare intensité au contact de ces objets tout simples, de ces traditions de la vie quotidienne, de ces petits faits vrais qui sont la marque d’une culture ancienne. “Les gens aiment rester longtemps dans le musée parfois, pour mieux ressentir des choses qui leur rappellent leur enfance. C’est parfois très émouvant, comme cette femme qui pleurait un jour parce que le musée faisait remonter à sa mémoire des choses oubliées”. La transmission ne s’arrête pas à l'exposition des pièces car Seyda fait également œuvre de pédagogie envers les générations futures : “Les enfants sont souvent très intéressés car ils sont curieux, ils sont très réceptifs. Je leur dis à quoi servait tel ou tel objet et puis ensuite je sais qu’ils vont aller en parler et revenir avec des copains. C’est ça aussi qui donne tout son sens à mon travail depuis trente ans.” Et quand on lui demande ce qui pour lui marque la réussite de son projet, s’il s’agit du nombre de pièces amassées, de l’absence de pression de la part des autorités, du fait qu’il puisse valoriser librement la culture Kurde, il balaye tout cela d’un revers de main pour conclure : “quand j’ai des enseignants qui me contactent pour venir avec leur classe visiter le musée, c’est la plus belle des récompenses !”

La visite terminée, Seyda Goyan se prépare déjà à repartir pour récupérer de nouvelles pièces ou rassembler des récits encore inédits. Il n’en a jamais fini de rassembler tous les morceaux de la culture Kurde pour son musée ethnographique hors du commun.




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